Le 5 décembre 2025, l’Assemblée nationale a validé ce que le Sénat avait tenté de bloquer dix jours plus tôt. Avec 162 voix pour et 75 contre, les députés ont rétabli la suspension de la réforme des retraites de 2023, en nouvelle lecture du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Un vote qui fige provisoirement deux années de conflits sociaux – et repose une question que personne ne résout vraiment : que fait-on de cette réforme d’ici 2028 ?
Chronologie du bras de fer législatif sur la réforme de 2023
Tout commence le 14 octobre 2025. Dans son discours de politique générale, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce officiellement la suspension de la réforme des retraites adoptée en 2023 sous Élisabeth Borne. L’annonce est politique autant que législative : elle vise à désamorcer une tension sociale qui pèse sur la coalition gouvernementale depuis deux ans.
Le 12 novembre, l’Assemblée nationale se prononce une première fois. Le résultat est net : 255 voix pour la suspension, 146 contre. Une majorité construite par addition de blocs opposés sur à peu près tout le reste – socialistes, écologistes, Rassemblement national et groupe Liot votent ensemble. Un tiers du MoDem suit également.
Le Sénat coupe court le 25 novembre. Les sénateurs suppriment l’article de suspension par 190 voix contre 108, bloquant le texte en commission mixte paritaire. L’Assemblée reprend alors la main en nouvelle lecture, aboutissant au vote du 5 décembre et à ses 162 voix favorables.
Pourquoi le Sénat a-t-il supprimé l’article de suspension?
Le vote du 25 novembre au Sénat n’est pas une surprise. Gérard Larcher, président du Sénat et figure centrale des Républicains, s’est positionné très tôt contre toute suspension. Pour lui et la majorité sénatoriale LR, revenir sur la réforme de 2023 sans contrepartie financière crédible est fiscalement irresponsable.
L’argument principal avancé au Palais du Luxembourg : suspendre l’âge légal de départ à 64 ans sans dégager de nouvelles recettes creuse mécaniquement le déficit du régime de retraites. Le Conseil d’orientation des retraites estime que le système sera structurellement déficitaire à l’horizon 2030 sans mesure correctrice. Les sénateurs LR s’appuient sur cette projection pour refuser ce qu’ils qualifient de recul populiste.
Un second argument circule dans les travées du Sénat : la suspension fragilise la parole de l’État. Voter une réforme, la faire appliquer deux ans, puis la geler envoie selon eux un signal délétère aux partenaires sociaux et aux marchés financiers. Larcher a explicitement évoqué « la crédibilité institutionnelle » de la France lors des débats.
Qui a voté quoi à l’Assemblée nationale?
Les deux votes à l’Assemblée révèlent une géographie politique atypique. Le 12 novembre, la majorité favorable à la suspension (255 voix) agrège des groupes qui ne gouvernent pas ensemble : socialistes, écologistes, RN et Liot constituent l’ossature du vote. Environ un tiers du MoDem franchit la ligne pour rejoindre cette coalition de circonstance.
Le groupe macroniste Renaissance s’abstient très majoritairement. Formellement, il ne vote pas contre – ce qui aurait signifié s’opposer à une mesure portée par son propre Premier ministre. Mais l’abstention massive dit clairement le malaise : soutenir la suspension revient à enterrer une réforme défendue bec et ongles par l’exécutif précédent.
LFI, Horizons et LR votent contre. Pour des raisons différentes : LFI juge la suspension insuffisante et réclame l’abrogation totale, tandis qu’Horizons et LR défendent la réforme sur le fond. Le 5 décembre, en nouvelle lecture, le rapport de forces se resserre – 162 pour, 75 contre – mais la suspension passe.
La suspension court jusqu’en janvier 2028 : ce que cela change concrètement
Pour les assurés, l’effet le plus immédiat concerne l’âge légal de départ à la retraite. La réforme de 2023 avait fixé un relèvement progressif de 62 à 64 ans. Pendant la période de suspension, les règles antérieures à cette réforme s’appliquent à nouveau : l’âge légal redescend à 62 ans pour les générations concernées.
La durée de cotisation requise pour une retraite à taux plein est également affectée. Les dispositions de la réforme Touraine (43 annuités à horizon 2035) restent en vigueur – elles n’ont pas été touchées par la suspension – mais les mesures spécifiques introduites en 2023 sont gelées.
Voici ce que change concrètement la suspension pour les assurés :
- Âge légal de départ maintenu à 62 ans jusqu’en janvier 2028
- Suppression provisoire des mesures de décote accélérée introduites en 2023
- Maintien des dispositions sur les carrières longues dans leur version pré-réforme
- Absence de modification immédiate sur les règles de cumul emploi-retraite
Pour les entreprises et les DRH, la suspension crée une instabilité de planification. Les départs anticipés prévus sur 2026-2027 doivent être recalculés, et les outils de GPEC construits autour de la réforme de 2023 sont à revoir.
Quelle suite pour la réforme des retraites après ce vote?
La suspension ne clôt rien. Elle reporte. Et les trois scénarios envisageables d’ici janvier 2028 sont très différents dans leurs conséquences.
Le premier scénario est celui d’une concertation sociale structurée. Le gouvernement Lecornu a évoqué l’ouverture de négociations avec les partenaires sociaux pendant la période de gel. Si syndicats et patronat trouvent un accord sur les paramètres d’un système réformé, le Parlement pourrait valider un texte de compromis avant l’échéance. Ce chemin est théoriquement le plus légitime – et historiquement le moins emprunté en France.
Le deuxième scénario est celui d’une nouvelle réforme portée par un autre gouvernement ou une autre majorité issue des prochaines élections législatives. Les équilibres actuels à l’Assemblée sont fragiles. Un scrutin avant 2028 redessinera probablement la carte politique, et avec elle les rapports de force sur ce dossier.
Le troisième scénario – l’abandon définitif de tout relèvement de l’âge légal – est le moins réaliste sur le plan des finances publiques. Les projections démographiques ne changent pas : en 2030, la France comptera davantage de retraités pour moins de cotisants. Toute coalition gouvernementale sera confrontée à cette équation, quelle que soit sa couleur politique.
Ce vote du 5 décembre achète du temps. Ce que chaque camp fera de ce temps déterminera si la réforme des retraites reste un dossier gelé ou redevient un chantier ouvert – avec, cette fois, une vraie négociation pour l’instruire.











